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Créer à l’ère de l’intelligence artificielle : quelle place pour l’artiste ?

  • Photo du rédacteur: Nathalie Albertini
    Nathalie Albertini
  • 8 juin
  • 5 min de lecture

Dernière mise à jour : 19 juin


Nous assistons aujourd’hui à une transformation profonde du rapport à la création visuelle. L’intelligence artificielle est capable de générer des images en quelques secondes, à partir de simples descriptions textuelles. Elle produit des formes, des styles, des compositions qui auraient autrefois nécessité des heures, voire des années de pratique. D'ailleurs, ça va si vite que beaucoup de gens ne distingue pas vraiment ce qui est fait par qui ou quoi. L'humain qui joue à l'apprenti-sorcier, ça vous dit quelque chose?


fresque à la main - photo libre de droits Wix
fresque à la main - photo libre de droits Wix

Mais on est déjà dans le mouvement, face à cette technologie qui entre dans toutes les sphères de nos sociétés. Alors une question revient avec insistance pour les créateurs : quelle est encore la place de l’artiste dans un monde où les images peuvent être générées automatiquement ?

Derrière l’émerveillement technologique, une autre interrogation apparaît, plus essentielle : que signifie réellement « créer » ?


L’image rapide et la disparition du geste


Les outils d’intelligence artificielle permettent aujourd’hui de produire des images impressionnantes avec une facilité déconcertante. Ils reposent sur des milliards de données visuelles, recomposées selon des probabilités statistiques. Pas mal de copiage tout ça.

Cette rapidité transforme notre rapport à l’image. Là où la création artistique impliquait un temps long, celui de l’expérimentation, de l’erreur, de la maturation, on voit qu'elle peut désormais être réduite à un clic instantané.

Mais cette accélération soulève une distinction importante : produire une image n’est pas nécessairement créer une œuvre. Dans la tradition artistique, le geste compte autant que le résultat. Le processus, les choix, les hésitations et même les échecs participent à la construction du sens. Pour plusieurs créateurs et créatrices, c'est exactement le principe de leur art, la main humaine n'est pas guidée que par la technique ou les probabilités.


L’expérience humaine comme origine de l’art


L’art n’est pas seulement une question de forme. Il est profondément lié à une expérience vécue.

Chaque œuvre porte la trace d’un regard situé, d’un corps, d’une mémoire ou d’une sensibilité, que cela soit conscient ou pas. C’est cette dimension incarnée qui donne à l’image sa raison d'être et qui contextualise sa pertinence..

L’intelligence artificielle, aussi sophistiquée soit-elle, ne possède pas de vécu. Elle combine, analyse et synthétise des formes existantes, mais ne traverse pas le monde. Elle ne ressent pas, ne se souvient pas, ne désire pas. Et en plus elle utilise sans rétribution ce qui a été fait par d'autres pour générer son rendu.

C’est pourquoi, pour de nombreux artistes et penseurs, elle ne peut pas être considérée comme un sujet créatif à part entière, mais plutôt comme un outil de production d’images.


L’IA comme outil, non comme remplacement


Il serait toutefois réducteur de rejeter ces technologies. Utilisée avec conscience, l’intelligence artificielle peut devenir un support intéressant pour l’exploration visuelle.

Elle peut aider à prototyper des idées, tester des compositions, explorer des directions esthétiques ou accélérer certaines étapes techniques. Elle peut même élargir le champ des possibles pour des artistes qui s’en servent comme extension de leur imagination.

Mais cette collaboration ne change pas le cœur du processus artistique : l’intention, la vision et le sens restent humains.

Comme l’a montré Walter Benjamin dès le XXe siècle, les technologies de reproduction modifient profondément notre rapport à l’œuvre d’art, sans pour autant abolir la nécessité de la création singulière. L’enjeu n’est donc pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une ampleur inédite. (Benjamin, 1936)


personnage de Wall-E - photo libre de droits Wix
personnage de Wall-E - photo libre de droits Wix

Le risque d’une confusion culturelle


L’un des enjeux majeurs de l’intelligence artificielle dans le domaine artistique est la confusion entre imitation et création. Les systèmes actuels peuvent produire des images visuellement convaincantes, parfois indiscernables d’une production humaine. Cela peut donner l’impression que la création elle-même est automatisable.

Mais cette impression repose sur une réduction de l’art à son apparence finale. Elle oublie ce qui le fonde : l’intention, le contexte, la nécessité intérieure qui pousse à créer.

Le philosophe Mark Coeckelbergh souligne que notre relation aux technologies influence notre manière de définir ce qu’est l’art et ce que signifie créer. (Coeckelbergh, 2020)


Vers une redéfinition du rôle de l’artiste


Dans ce contexte, le rôle de l’artiste ne disparaît pas. Il se transforme.

L’artiste devient celui qui choisit, oriente, filtre, questionne. Il n’est plus seulement producteur d’images, mais constructeur de sens dans un flux visuel de plus en plus dense.

Cette position est d’autant plus importante que nous vivons dans une époque où les images se multiplient sans cesse. La valeur artistique ne réside peut-être plus uniquement dans la fabrication, mais dans la capacité à proposer un regard singulier.


Une question de priorités technologiques


Plutôt que de chercher à remplacer la création artistique par des systèmes automatisés, on pourrait se demander si le potentiel de ces technologies ne serait pas plus pertinent ailleurs.

De nombreux domaines reposent encore sur des tâches répétitives, pénibles ou fortement standardisées. Dans ces contextes, l’automatisation peut libérer du temps, de l’énergie et des ressources humaines.

Pourquoi ne pas développer ces technologies pour soulager les activités où la créativité humaine n’est pas essentielle, plutôt que de tenter de reproduire ce qui relève de l’expérience sensible, de la mémoire et de la subjectivité ?


Conclusion : préserver ce qui ne se remplace pas


L’intelligence artificielle ouvre des possibilités fascinantes pour la création visuelle. Elle peut enrichir les pratiques, stimuler l’imagination et transformer certains aspects du processus artistique.

Mais elle ne remplace pas ce qui fonde l’art : une présence au monde, une sensibilité, une intention incarnée.


Créer, ce n’est pas seulement produire des images. C’est exprimer une manière d’habiter le réel.

Et dans cette perspective, l’enjeu n’est peut-être pas de savoir si l’IA peut faire de l’art, mais plutôt de décider collectivement ce que nous souhaitons préserver comme espace d’expérience humaine dans la création. C'est ici que nos sociétés ont intérêt à statuer rapidement sur un cadre pour l'utilisation des technologies avant que les conséquences de leur utilisation ne fassent le boomerang à grande échelle.


Dans ma pratique artistique, je vois l’intelligence artificielle comme un outil parmi d’autres, capable d’ouvrir des pistes mais incapable de porter le poids d’une expérience vécue. Pour moi, l’enjeu n’est pas de remplacer la création humaine, mais de préserver ce qui fait de l’art un espace fondamentalement incarné, indissociable du vécu de celui ou de celle qui crée.


Nathalie Albertini

2026



Références (APA 7e édition)

  • Benjamin, W. (2008). The work of art in the age of mechanical reproduction. In H. Arendt (Ed.), Illuminations. Schocken Books. (Original work published 1936)

  • Boden, M. A. (2004). The creative mind: Myths and mechanisms (2nd ed.). Routledge.

  • Coeckelbergh, M. (2020). AI ethics. MIT Press.



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