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La fatigue de ma chambre d’échos

  • Photo du rédacteur: Nathalie Albertini
    Nathalie Albertini
  • 4 déc. 2025
  • 6 min de lecture

Nathalie Albertini

04 décembre 2025

 

Chaque année, au Québec, fin novembre et début décembre, les 12 jours d’action contre la violence faite aux femmes reviennent comme une marée avant le 6 décembre. Tous ces sujets douloureux concernant les femmes, la santé sexuelle et la violence me concernent, et j’écris régulièrement pour participer à dénoncer les injustices et les aberrations de ce monde patriarcal et coercitif.

Le jour souvenir du drame de Polytechnique, je me joins à la chorale qui refuse d’oublier les meurtres sexistes qui illustrent cette culture délétère. Mes murs de Facebook, Insta et LinkedIn se remplissent d’images et de vidéos de femmes fortes et courageuses, de statistiques, de slogans, de témoignages, d’appels à la solidarité. Les organismes partagent leurs campagnes, les militantes relaient les événements, les survivantes prennent la parole, les familles des victimes de féminicides partagent leur calvaire.

Depuis le premier jour, j’ai la volonté d’écrire un billet, de partager mon indignation et ma colère permanente. Bien entendu, je n’attends pas cette quinzaine avant l’anniversaire de Polytechnique pour décrier les violences sexistes. Mais cette année, à voir défiler tout ce qui se fait déjà, tout ce que je comprends, que j’appuie, que je dénonce, eh bien j’ai une sorte de passage à vide. Une fatigue.

Je regarde défiler ces contenus sur mes écrans avec une impression étrange : celle que nous parlons beaucoup… mais surtout entre nous. C’est pile la chose qui me décourage. Ceux qui ont besoin de prendre conscience des maux que vivent les femmes ne sont pas toutes mes amies, doulas, artistes et autres génialissimes femmes qui composent mes relations de réseaux sociaux. Car il y en a plein, elles sont là, elles se mobilisent. Plusieurs gars aussi, des alliés, des bons gars qu’on aime et qu’on côtoie joyeusement en se demandant comment les dupliquer.


photo libre de droits de Canva
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J’ai travaillé des années en santé sexuelle, et je m’intéresse de près à la réparation narrative. Depuis toujours, je suis entourée de personnes qui ont des valeurs proches des miennes. Je passe une bonne partie de ma vie à écouter des histoires, à accompagner des personnes pour qui la sexualité (au sens large) est tissée de confusion, de blessures, de silences. Je sais trop bien que derrière les mots « violence faite aux femmes » se cachent des scènes très concrètes : une main qui insiste, un refus qui n’est pas entendu, un « oui » arraché dans un contexte où dire non n’est pas vraiment une option.

Je ne suis pas fatiguée de la cause. Je suis fatiguée de me demander ce qu’il faudrait faire pour éduquer les personnes concernées. Quand je vois un joueur de hockey parler en faveur des maisons d’hébergement pour les femmes qui vivent en contexte de violence conjugale, je me dis que sa tribune fait mouche beaucoup mieux que si moi j’écris 25 billets sur le sujet ou que je relaye la dernière chronique de Catherine Éthier. Oui, je sais que j’ai un biais avec le vestiaire sportif du hockey ou du soccer masculin. Honte à moi.

Les algorithmes ont bien compris ce que j’aime, ce qui me révolte, ce qui me touche. Ils savent que je clique sur les publications des maisons d’hébergement, des collectifs féministes, des sexologues, des survivantes qui témoignent. Ils savent que je passe du temps à lire ces textes, que je regarde les vidéos jusqu’au bout. Alors ils m’en servent d’autres, encore et encore, comme un buffet infini de contenu engagé.

En ce moment, je tripe sur la broderie et l’art textile (vous savez que je fais du macramé, oui je sais, mon âme d’artiste est restée bloquée en 1981). J’ai donc vu apparaître des vidéos de « tradwives » qui font leur pain entre deux projets couture, en parlant de leurs enfants qui font l’école à la maison avant d’aller au catéchisme. Très drôle quand même, la tendance, quand on nourrit cette bête qui est si… bête.


photo libre de droits de Canva
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Sur mon fil, tout le monde semble profondément conscientisé, féministe, choqué, mobilisé. Mais je sais très bien que ce n’est qu’un bout du monde, un couloir soigneusement configuré. À quelques clics de là, dans d’autres bulles, les mêmes plateformes amplifient des discours misogynes, des « blagues » sur les hystériques, des influenceurs qui expliquent comment « remettre une femme à sa place ». Ceux qui commettent des gestes inacceptables, ceux qui les banalisent, ceux qui ne veulent rien changer ne voient sans doute jamais nos affiches, nos campagnes, nos appels.

Je ne vois jamais ces masculinistes, ce qu’ils diffusent entre eux, comment ils s’encouragent dans la culture du viol et dans des valeurs qui menacent les percées pour les droits des femmes et des minorités opprimées.


Cette prise de conscience ajoute une couche de lassitude à la fatigue que je porte déjà en côtoyant, jour après jour, les récits de violences. Non seulement nous sommes confrontées à ces histoires lourdes, mais en plus, nous avons parfois l’impression de militer dans une pièce fermée, où chacun·e se répond en écho. Toutes ces illustrations que la violence existe et qu’elle nous a déjà blessées nous ramènent chaque fois aussi dans le trauma de ce que nous avons vécu. Alors si cela ne conscientise personne, je me demande à quoi bon prêcher dans le désert (le nôtre, en plus).

Ces questions ne signifient pas que tout est vain. Et qu,il ne faut pas le faire. Mais elles m’obligent à revisiter où et comment j’ai envie de mettre mon énergie dans ces luttes.

Comme intervenante en santé sexuelle, mon terrain se situe souvent loin des projecteurs. Dans une journée banale, dans une conversation lente, dans un atelier où une petite phrase, une respiration, un geste de recul peuvent signifier plus qu’un long texte sur les réseaux. Je vois l’importance des espaces où l’on peut dire : « Je ne sais pas si ce que j’ai vécu est de la violence, mais quelque chose s’est brisé là », sans être immédiatement sommée d’avoir le bon vocabulaire militant.


La réparation narrative, pour moi, commence là : quand une personne peut reprendre son histoire à partir de son ressenti, sans avoir à la justifier, à la hiérarchiser, à la rendre spectaculaire pour qu’on la prenne au sérieux. Il y a tant de femmes qui ne parleront jamais de ce qu’elles ont vécu, qui n’iront certainement pas sur les réseaux ou à la radio pour en parler. Parfois, cela passe par la voix, par un geste symbolique, par l’art, parfois par l’écriture quand c’est possible. Ce sont des processus lents, discrets, presque invisibles pour les algorithmes. Ils ne génèrent pas de « j’aime ». Mais ils créent ces déplacements intérieurs, nécessaires pour que quelque chose bouge.


Peut-être que, cette année, ma manière de participer aux 12 jours sera moins visible sur les réseaux. Peut-être que je partagerai moins de visuels, moins de slogans, moins de chiffres. Non pas parce que je m’en désintéresse, mais parce que j’ai besoin de me protéger de cette saturation. Parce que je refuse de laisser des plateformes décider à quel point je dois être exposée à la violence pour être une «bonne» alliée, une «bonne» intervenante, une «bonne» féministe.

Je choisis de croire que la lutte ne se joue pas seulement dans ce que nous voyons circuler en ligne, ou à la radio, à la télé, dans les porte-voix qui entrent partout chez les gens. Elle se joue aussi dans les conversations de cuisine, dans les textos échangés tard le soir, dans les bureaux de consultation, dans les groupes de parole, dans les décisions minuscules où quelqu’un dit enfin : « Non, ça, je ne l’accepte plus. »


Les campagnes publiques sont essentielles. Elles nomment, elles brisent le silence, elles créent un langage commun. Mais nous avons aussi besoin de reconnaître la valeur de ce qui ne se voit pas : les gestes de soin, les espaces d’écoute, les histoires qui se réécrivent loin des algorithmes. Donner du courage, de l’écoute à une personne coincée, qui parfois ignore elle-même qu’elle est bloquée dans une situation oppressante. Lui refléter qu’elle est importante et valide, que ses émotions valent quelque chose et que prendre soin d’elle-même commence par accepter de ressentir sa place dans le monde.


On sent le temps des fêtes pointer le bout du nez en ce mois de décembre déjà enneigé au Québec. Une belle occasion de se demander comment offrir une présence chaleureuse et soutenante autour de soi. Dans les partys de famille, dans les magasins, avec nos collègues, les profs, les éducatrices, les ami.e.s. Qui a soif d’être entendu.e ? Avez-vous cet espace pour accueillir et valider l’autre ? Avez-vous le temps d’inspirer d’autres personnes par votre intégrité et votre courage ? Oui, littéralement, ceci peut donner la petite tape dans le dos à quelqu’une qui aurait encore peur de se considérer comme sa propre priorité.

Pour ma part, je continuerai à accompagner des histoires, une par une. À parler de sexualité avec nuance, à laisser de la place au doute, à la complexité, à la lenteur. À croire que chaque fois qu’une femme récupère un morceau de son récit, qu’elle replace son corps au centre de sa propre histoire, quelque chose bouge, même si aucun algorithme ne le remarque.


Nathalie xx

04 décembre 2025

 

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